Une maison en Normandie

Écrit et mise en scène par Joël Dragutin
Assistante à la mise en scène Diane Calma

Le passé en héritage, une vieille maison de famille chargée d’histoire, à deux heures de Paris dans le bocage normand. Mais qu’en faire ? La conserver… dans quel but ? Inventer un projet commun pour prolonger sa vie ?

Une maison en Normandie rassemble neuf personnages, hommes et femmes d’aujourd’hui, dans une demeure devenue à la fois le décor et l’enjeu d’un de ces longs week-ends de début d’été…

Chacun d’eux est venu, sans grand enthousiasme, mais mu par « l’espoir » de parvenir ensemble à élaborer un projet qui les impliquerait tous : maison de vacances à partager et à gérer entre amis… espace de rassemblement artistique et festif, ferme bio high-tech, centre de remise en forme, placement lucratif immobilier…

Au fil du week-end, ces projets « s’ensablent » les uns après les autres dans une fatigue du désir qui saisit peu à peu les personnages et contamine le langage même, jusqu’à la proposition finale de « mise à plat » de l’édifice ! Une solution spéculative, faute de mieux, faute d’y croire vraiment, faute d’envie de s’investir, de gérer le collectif…

Et pourtant, chacun, selon sa génération, ses origines sociales, son parcours individuel, est en quête « d’autre chose », de rêve d’autres possibles.
Il y a ceux qui se réfèrent encore à des credos mythiques ; ceux qui, par fidélité à une tradition, perpétuent des valeurs issues d’un autre temps ; il y a ceux qui ont lâché prise avec les exigences intellectuelles ou éthiques pour se contenter de gérer le présent ou ceux qui se sont réfugiés dans une perception immédiate, émotionnelle et purement ludique. Il y a ceux, enfin, dont l’énergie balbutiante mais authentique préfigure un monde en gestation, où résonne la mélodie encore incertaine du chant des lendemains. Ensemble, ils nous ressemblent, dans leurs élans avortés, leur soif d’exister, leur peur de vivre.

Dans ces conditions, de quoi pourraient-ils hériter… ? Et que pourraient-ils encore transmettre ? C’est une question qui nous est posée à tous.

Une symphonie déconcertante pour un nouveau monde

A la manière d’une fable, Une maison en Normandie raconte ce « creux de l’Histoire » dans lequel nous nous trouvons. Elle trace les contours de ce monde incertain qui se profile dans l’ombre de celui qui a déjà disparu et dans lequel nous continuons pourtant de vouloir vivre.

Face aux anciens modèles politiques émoussés, aux utopies sociales dont les échos résonnent encore comme des invocations, l’individu comme le corps social pressent qu’il ne maîtrise plus grand chose, qu’il n’a plus la main. Au travers de leurs identités respectives, les personnages devinent sourdement qu’il est vain de se projeter dans un monde qui ne parvient plus à se penser lui-même. Un monde gestionnaire qui « expédie les affaires courantes ».

Désemparés, ils sont collés à un présent qui a fini par absorber les autres dimensions temporelles. Leur langage, autrefois moteur des échanges culturels, affectifs ou sociaux, a déserté peu à peu le champ du réel, du désir, pour se cantonner le plus souvent à des formules « réflexes » et incantatoires.

Pourtant, Une maison en Normandie ne se veut pas un hymne au catastrophisme résigné ambiant, ni une apologie du « c’était mieux avant ! » Bien au contraire, ces figures tragi-comiques en quête d’autres possibles, portent en elles (et quelquefois malgré elles) l’espoir d’un renouveau et la résurgence d’un imaginaire individuel et collectif.

Le XXIème siècle verra probablement se développer une multiplicité de singularités, mais aussi la coexistence d’une multiplicité de mondes possibles ouverts à des échappées belles inattendues.
Cela implique sans doute une autre façon de faire de la politique, de l’économie, d’autres façons de dire le monde… une autre approche de la vie.

Entre le cinéma, le théâtre et … la vie.

Faisant suite à Grande Vacance, Petits voyages… et Chantier Public, pour ne citer que ses derniers textes, la dernière création de Joël Dragutin entend explorer de nouvelles pistes dramaturgiques plus en résonance avec le monde d’aujourd’hui. Une maison en Normandie puise surtout son inspiration dans l’univers de l’image, du cinéma. L’écriture est à prendre ici au sens le plus large, comme organisation, tissage de divers matériaux signifiants dans l’espace théâtral, où le texte ne constituera pas l’élément omniprésent de référence. Car nous avons peut-être besoin de nouveaux langages pour pouvoir dire les révoltes, les douleurs et les rêves d’aujourd’hui. L’espace défini par la scénographie est traité comme un plateau de tournage, tandis que l’écriture visuelle et textuelle s’inspire de celle d’un scénario. Quant au rythme de l’action dramatique, lent, syncopé ou accéléré, il a quelque chose à voir avec celui du montage : à travers lui, se raconte notre rapport de plus en plus complexe au temps et sa perpétuelle évolution (zapping, juxtaposition, simultanéité, plans de coupe, flashbacks….) Depuis son siège, le spectateur devrait pouvoir s’imaginer qu’il assiste à la projection d’un film transposé sur scène : une approche qui se veut peut-être plus en accord avec les représentations de la réalité et de la vie que ne le serait une transposition théâtrale plus classique.

ENTRETIEN AVEC JOËL DRAGUTIN

Journal La Terrasse
Publié le 1 octobre 2012 – N° 202

Une maison de famille dans le bocage normand, un week-end de début d’été, et neuf personnages d’aujourd’hui réunis au hasard. Joël Dragutin réfléchit en riant sur les conditions du vivre ensemble.

Qui sont ceux qui se retrouvent dans cette maison normande ?

Joël Dragutin : Des gens qui se connaissent mal. Celui qui les réunit est prothésiste dentaire. Il a hérité d’une vieille tante cette maison perdue au milieu du Perche. Il n’a pas besoin d’argent, mais à cause de son travail, qui l’occupe à plein temps, il a très peu d’amis et vit une histoire d’amour compliquée : sa nana le trompe sur Internet ! Il décide, via Facebook, d’organiser un week-end avec huit copains, pour trouver ensemble des idées pour transformer cette maison. Il se retrouve avec : un socialiste de soixante ans, propriétaire de la maison voisine ; une fille de trente-quatre ans, agent immobilier qui vit seule avec un ado ; une autostoppeuse trouvée sur la route, belle nana un peu mytho qui a trop regardé des téléfilms et qui se la joue ; un petit black, sorte de personnage virtuel, métaphore de Facebook et d’Internet, un troll pertinent et ironique qui connaît tout le monde et que personne ne connaît ; un prof de collège, avatar de Vincent Delerm qui écrit des chansons minimalistes ; une sorte de geek un peu enfantin, branché jeux vidéo, qui préfère le virtuel au réel ; et enfin, un couple très vieux jeu, catholique militants mariés, cousins éloignés que l’héritier a invités par politesse car ils connaissaient mieux la tante que lui.

Quels projets naissent de ce week-end ?

J. D. : La pièce est structurée autour de la chronologie du week-end, du vendredi soir au dimanche midi. Ils réfléchissent à un projet pour cette maison et chacun propose ce qui lui ressemble : un design center hyper branché, un festival de jeux vidéos à la campagne, une maison de famille à conserver comme telle, un café librairie avec des plats bio, un spa thalasso haut de gamme. Tout cela se télescope. Rien ne sort de la confrontation des propositions. La tension monte. Le dimanche matin constate l’échec. La pièce se termine sur la défaite du langage, qui signifie la difficulté à formuler un projet collectif aujourd’hui.

Qui sont ces personnages qui nous ressemblent tant ?

J. D. : Ils sont drôles et attachants et c’est vrai qu’ils nous ressemblent. J’aime beaucoup travailler sur la middle class, la plus porteuse de mythologies, je crois. Traversée par la crise, confrontée à la misère sociale, ou à la solitude sociale et relationnelle même quand elle n’a pas de problèmes d’argent, elle regroupe des gens extrêmement différents. Je voudrais faire passer l’idée selon laquelle, s’ils n’arrivent pas à fonder un projet commun, c’est parce qu’ils sont tellement libéraux dans leur tête, et que le capitalisme a tellement pénétré les inconscients, que le collectif demeure loin de leurs préoccupations. Le collectif leur manque, ils en souffrent, mais ils sont tellement conditionnés que le vivre ensemble et le faire ensemble relèvent pour eux de la métaphysique. Ils sont partagés : l’envie est là mais les mots ne sont pas là. Cette maison est une métaphore de l’état de la société d’aujourd’hui. Voyez Mélenchon, qui fait un meeting devant des milliers d’enthousiastes mais n’arrive pas à transformer ses spectateurs en militants. S’il faut participer, donner de son temps, même sans payer, tous ces individualistes ne sont pas programmés. Le libéralisme a réussi à les transformer en consommateurs, ils ne sont plus citoyens. Il y a un fond très tragique, et le propos n’est certes pas très optimiste. Mais quand même, je montre qu’il y a en eux un embryon d’envie : espérons qu’il grandisse !

 

Propos recueillis par Catherine Robert

GÉNÉRIQUE

Écrit et mis en scène par
Joël Dragutin

Assistante à la mise en scène
Diane Calma

Avec Pauline Huruguen, Gaël Kamilindi, Marie Kauffmann, Lionel Pascal, Marc Plas, Xavier-Valery Gauthier, Olivier Collinet, Stéphanie Lanier, Marc-Henri Boisse

Scénographie, créateur lumière et vidéo Nicolas Simonin
Création costumes Joëlle Bondil
Régie générale Thierry Bouvet
Création son Yannick Truffart
Assistant à la dramaturgie Géraud Benech
Stagiaire assistante à la mise en scène Flora Donars
Captation Laurent Préyale

Avec la participation artistique du Jeune Théâtre National.

PRODUCTION

CO-PRODUCTION 
Compagnie Joël Dragutin et Théâtre 95

SOUTIEN
Jeune Théâtre National (Fonds d’insertion professionnelle)
Joël Dragutin est artiste associé à la Nouvelle scène nationale de Cergy-Pontoise et du Val d’Oise

DIFFUSION
Les 2 Bureaux/Prima donna
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PRESSE
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Pascal Zelcer
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